Fragment autobiographique 11

C’était la première fois qu’on traduisait mon travail et la première fois aussi qu’on m’invitait à faire une lecture dans un pays étranger. J’étais assez fier. La veille de mon départ j’ai dormi dans un hôtel, à Beauvais. C’est un bus de ville qui m’a conduit à l’aéroport. Le trajet a duré un quart d’heure, que j’ai passé à observer les passagers. Il y avait un mélange de gens comme moi, avec sacs et valises, qui partaient en voyage et parlaient entre eux dans plusieurs langues, et d’habitants de la ville se rendant à leur travail, à Pole Emploi ou au supermarché. Je me suis demandé ce qui pouvait bien leur passer par la tête, de voir tous les jours tous ces gens qui traversaient leur ville et s’envolaient.

Je ne suis pas allé plus loin que l’aéroport. Je n’ai pas pu me rendre en Macédoine. La douane m’a refoulé au tout dernier contrôle avant l’avion. Ma carte d’identité était trop abîmée. On m’a raccompagné dans le hall. J’ai attendu le temps qu’un employé récupère dans la soute ma valise, parmi les voyageurs contents de partir ou nostalgiques de revenir. J’ai quitté l’aéroport.

Sur le parking, en attendant le bus de ville qui me reconduirait à Beauvais, j’observais, au-delà des murs qui entouraient le tarmac, mon avion, carlingue rose fluo, manœuvrer et se diriger vers la piste d’envol.

Le bus est arrivé au moment où l’avion a disparu hors de ma vue. À Beauvais j’ai sauté dans le premier train pour Paris. Je suis arrivé à la Gare du Nord à 14 heures 40. C’était aussi l’heure de mon arrivée supposée à Skopje. La coïncidence n’a pas amélioré mon moral. J’ai erré dans la gare. Je n’avais pas envie de rentrer chez moi. En observant le tableau des trains au départ, j’ai décidé de me rendre à Reims. Je n’y avais jamais mis un pied et n’y connaissais personne.

Là-bas, pendant trois jours, j’ai partagé mon temps entre l’hôtel, où je me masturbais compulsivement, et la ville que j’ai explorée en observant les gens et en épiant leurs conversations. Ça m’a rappelé quand j’étais en fugue, ou clodo quelques années plus tard, et que j’arpentais la ville de long en large, faute d’endroit où aller. Mais les temps avaient changé. J’avais été à la rue à vingt ans, pauvre de vingt à quarante, maintenant je commençais à m’en sortir mais comment savoir ce qui m’attendait ? Finirais-je comme Houellebecq, riche à millions ? Ou alors serais-je un écrivain raté de plus, et à cinquante ans retour à la rue ?

Pendant ces trois jours je me suis senti libre, comme ça arrive parfois.

 

(illustration: Labaye)