Variation sur Théodore Lillo, 5

Variation sur Théodore Lillo 5

Tu ne peux pas la louper, elle est là : sur la joue droite. Qui rencontre Théodore se demande forcément d’où vient une telle balafre. Presque six centimètres de cicatrice. Elle a une certaine élégance, à vrai dire. Ça renforce le mystère du personnage, genre pub pour Eau Sauvage. Il y a peu, en soirée, je me suis lancée :

– Elle vient d’où, ta balafre ?

– Si je te répond, tout Facebook va connaître l’histoire…

– Allez, raconte, c’est pour la postérité !

Bon joueur, Théodore a fini par lâcher le morceau.

Libraire forain à Sisteron, ça ne rapportait pas toujours. Après un été particulièrement merdique, où les touristes avaient snobé son étale, il était royalement fauché. Son copain Gasp – « un type improbable qui fabriquaient des lampes en matériaux de récup, moitié clochard céleste à la Kerouac » –  lui propose un plan : ramasser des truffes avec lui à l’automne. Avec les deux chiens, il y avait moyen de faire une récolte honnête et de vendre tout ça sur les marchés de Provence. « J’adore la truffe, Gasp connaissait les coins et ses chiens étaient si bien dressés qu’ils étaient capables  de garder la truffe dans la gueule et te la déposaient dans le creux de la main. En plus, ils avaient des noms sympas : Occo et Céleste. J’ai pas hésité une seconde.  »

Mais chasser la truffe dans les Alpes-de-Haute-Provence, c’est loin d’être une promenade de santé. « Une véritable mafia, hallucinant. Sur les marchés, certains humidifient les vieilles truffes pour leur faire prendre du poids. Une d’entourloupe parmi d’autres. »

Un jour, Théodore se retrouve seul en cueillette avec Occo. « Le clebs renifle, il en a trouvé une. Il creuse et là, il fait un bond énorme, se met à couiner. Je m’approche : la truffe est en sang, les babines écorchées. On rentre tant bien que mal chez Gasp, qui comprend direct : les enfoirés ! « . Encore un mauvais coup entre truffiers : sur les zones de ramassage, certains mélangent de la terre, des extraits de truffes et du verre brisé pour blesser les chiens concurrents. « Gasp savait très bien qui avait fait le coup. Une nuit, on décide de s’incruster chez le mec. Gasp savait qu’il n’avait pas de coffre pour garder ses truffes. On voulait en piquer une dizaine, au moins pour rembourser les frais de véto…  » Pas de chance, le type avait repéré le camion de Théodore au moment du larcin. Il faut dire qu’il ne passait pas inaperçu avec son « librairie foraine » écrit en gros. Ils ont chopé Théodore quelques jours plus tard, après le marché, pour lui  « tailler un petit souvenir sur son joli  minois » (c’était leur expression). Des vraies représailles à la Cosa Nostra. « Aujourd’hui c’est charismatique, mais putain : le sang pissait partout et j’ai eu la trouille de ma vie. Ils avaient promis de me péter les genoux si j’allais voir les flics, du coup je ne suis même pas allé à l’hôpital pour me faire soigner de peur que les flics l’apprennent et m’obligent à porter plainte. »

(Asaf)