Variation sur Théodore Lillo, 4

Variation sur Théodore Lillo 4

Quel genre d’enfance a eu Théodore ? Je ne peux pas m’en empêcher: ça m’intrigue. J’ai retrouvé sa sœur, dont il a parlé une fois, en soirée. Au téléphone, elle comprend que je bosse avec lui (ok j’ai un peu exagéré l’importance de notre collaboration) et accepte de me parler un peu de sa famille, autour d’un café.

Elle semble rien n’avoir en commun avec son aîné : Agnès a un métier stable, un mari et des enfants dont elle parle volontiers. Et pourtant, elle me parle et, direct, je retrouve quelque chose du frère. Difficile de dire quoi… Une nonchalance élégante, quelque chose dans la voix… cette intelligence incisive, naturelle. Elle m’explique d’emblée que Théodore a rompu tout lien avec sa famille, sauf avec elle. Parfois, il vient dormir sur le canapé, reste quelques jours et disparait. Ses enfants l’adorent, même s’il sent la clope. Elle aussi elle l’aime bien, le frangin.

Elle a presque six ans de moins que Théodore, mais elle est plus loquace. J’apprends que leurs parents sont tous deux issus de familles bourgeoises, mais alors vraiment. Septième arrondissement, proche Champs-de-Mars pour elle et, pour lui, famille d’industriels de Charleville-Mézières chez qui on accrochait des toiles de maître aux murs. Lillo, ça vient d’où ? « Mon père a des origines italiennes. »

Rencontre à la fac, Paris. Ambiance grèves quotidiennes, slogans poétiques, débats politiques. 68. La mère quitte la littérature pour devenir infirmière à domicile, dans les quartiers populaires. Le père lâche le droit, s’improvise régisseur sur des tournages. « Un poil cliché, hein ? » s’amuse Agnès.

« Quand Théodore est né, ils avaient 22, 23 ans. Mon père terminait son service militaire. Ils se sont mariés juste après. Un truc tout simple devant le maire, ma mère était même en salopette. Imaginez la tête de leurs parents…» Le couple et le nouveau né s’installent dans un appartement mal chauffé à Metz, payé par les parents quand les fins de mois sont trop ric-rac.

“C’était la bohème totale : ma mère fumait comme un pompier, ils prenaient les repas tous les trois assis sur de vieux poufs berbères en écoutant de la musique ou en lisant à voix haute, Il y avait toujours des soirées… C’était libre, mais, en même temps, plein de contradictions… Maman nous emmenait écouter l’Oratorio de Noël de Bach chaque 24 décembre ou presque. Mais l’époque dont je vous parle, je ne l’ai pas vécue, en fait, confesse Agnès. Mes parents ont changé de style de vie à ma naissance. Mon père a repris ses études de droit, puis a bossé dans la banque. Après son bac, Théodore est parti à Marseille. Lettres ou histoire de l’art, je ne sais plus. Il faisait aussi pas mal de théâtre avec une troupe… »

(Asaf)