Variation sur Théodore Lillo, 3

Variation sur Théodore Lillo 3

Entretien avec Vincent, fondateur de Conspiration (partie 2)

Asaf : En 2015, tu croises à nouveau la route de Théodore ?

Vincent : Oui, un peu plus de deux ans s’étaient écoulés depuis cette première rencontre. En août, je vais voir ma tante, à Périgueux. Avant le repas, je pars faire un tour en ville. C’est animé. Une petite troupe s’amasse sur une place pour voir un spectacle de marionnettes. Je remarque  un type, assis par terre, adossé au mur, un peu curieux. Ça m’intrigue, je me rapproche et là je tombe sur Théodore Lillo. Toujours sa petite chemise, mais crade, vraiment dégueulasse. Et, sur sa joue, une grosse balafre. Il était à moitié dans les vapes. Il a mis un peu de temps à me replacer.

A : Que s’était-il passé ?

V : Je lui ai payé un café et là, il me raconte que cela fait six mois qu’il vit ici après s’être fait tabassé par des vendeurs de truffes à la sortie du marché, à Sisteron. Hôpital, puis bérézina financière, dettes… Complètement acculé, il a été obligé de revendre son camion, de quitter son appart. Il a atterri chez un vieux pote à Périgueux puis s’est barré assez vite. J’ai vite compris qu’il était dans une galère totale : le RSA ne tombait pas, il vivait à moitié à la rue… Mais il avait gardé sa superbe.

A : Et comment a ressurgi ton projet ?

V : Tu sais, Théodore, il est pas du genre à s’épancher longtemps sur son cas. Il m’a rapidement demandé de mes nouvelles. J’avais divorcé un an plus tôt et je faisais toujours le même boulot. “Et t’as lancé ta maison d’édition ?” il m’a demandé. A l’époque j’avais de nouvelles idées : ouvrir la maison à d’autres domaines que la littérature, créer des formes alternatives à partir des œuvres publiées. Mais c’était encore bien vague.

A : Et cette fois-ci, ça l’a intéressé ?

V : Oui. Vu ce qu’il traversait, je pense qu’il a vu dans ce projet une bouée de sauvetage. En tout cas, il a de suite rebondi. Bien sûr il a voulu que je lui paye un verre. « L’art est une conspiration. Il ne faut jamais l’oublier » il m’a sorti après avoir avalé une gorgée. J’avais jamais pensé à l’art en ces termes !

A : La naissance de Conspiration, en somme ?

V : Exactement. Tu connais Théodore, il a une idée bien précise sur ce qui touche à la création et l’époque. Moi, je suis quelqu’un de plus pragmatique, de terre-à-terre. Lui c’est la tête et moi c’est les jambes, comme on dit. C’était un bon alliage. On a rapidement eu plein d’idées. Et après la deuxième bouteille de vin, on était excités comme des puces. Je pensais à la phrase d’Audiard: “Les cons, ça ose tout…”. Ça l’a fait marrer. En tout cas, on a jeté ce soir-là les bases de ce que serait Conspiration. Et dès septembre, je l’hébergeais chez moi et on travaillait d’arrache-pied sur Grands Ensembles, le premier roman qu’on a publié.