Variation sur Théodore Lillo, 2

bartabac-V1

Accro au café (qu’il digère mal), grand lecteur, type classe, parfois crado. Premières découvertes. Ça valait le coup de descendre à Marseille.

« Café noir, mozzarella. Comment oublier un type qui commande ça chaque après-midi ? » Nordine est toujours propriétaire du zinc qui m’intéresse, dans une toute petite rue du Panier. Je ne sais pas si je le trouve déprimant ou vintage avec son vieux distributeur de noix de pécans, ses cruchons Ricard et les vieilles affiches clouées aux murs : Paquebot France, Casablanca… Théodore a dit qu’à 20 ans, il vivait à Marseille.

Il avait quitté Lille pour suivre une compagnie de théâtre. Pas moyen d’en savoir plus ! Alors, j’ai cherché. C’est bien Facebook, quand même. Il est inscrit depuis trois fois moins longtemps que moi et il a… plus de 1000 amis. Le mec fédère. Grâce au réseau, j’ai retrouvé Fayçal qui m’a mis sur la piste de Muriel. Elle avait hébergé notre homme à Marseille en 1992.

« Au petit matin, il s’écroulait sur le clic-clac sans se démaquiller » (il bossait dans le spectacle, m’a dit Muriel, évasive, au téléphone). Levé en fin de matinée, il faisait toujours des étirements très lents et descendait lire chez Nordine, en bas, avant de rejoindre ses amis artistes. « Devanture jaune, je crois que c’est toujours ouvert. » Muriel ne m’en dira pas plus. J’y suis : plus très jaune, sa peinture, mais Nordine est là, bavard. Il me livre une description physique très précise de Théodore (balafre en moins). « Écoutez c’est simple: il entrait, il s’asseyait là, juste là, près de la pile de journaux. Il feuilletait La Provence en roulant plusieurs cigarettes, extrêmement fines. Il était bon en mots croisés. Il avait de belles mains, aristocratiques ! » (Moi, j’ai plutôt une vision d’ongles noirauds.)

Dernière bribe que j’extorque à la mémoire du vieux tenancier : « Qu’est-ce qu’il lisait ? La grande littérature. Tenez, il m’a laissé un bouquin. Il est toujours là… je l’ai jamais lu ! », plaisante-t-il. Il fonce vers la banquette et fouille dans le mille-feuille de journaux et de bandes dessinées. Il finit par me tendre une édition de poche : Les Chants de Maldoror, Lautréamont.