Fragment autobiographique 9

La voiture avance à bonne allure. La route est quasi déserte. Le ciel, au fil des kilomètres qu’on avale par dizaines, passe du gris sale au bleu sale. Quand il sera bleu vif nous serons arrivés.

Nous nous rendons chez un copain qui a organisé un genre de salon. Il y aura du public, des lectures, beaucoup d’alcool.

Le pote qui conduit la voiture est écrivain, comme moi. À un moment du trajet je ressens un puissant désir pour lui. Il est massif, renfrogné, concentré sur la route. J’imagine la saveur et l’odeur de son sexe et de ses testicules, mal lavés, poisseux de transpiration. Les images et les sensations s’imposent malgré moi. Ça me trouble et m’effraie.

Je ne suis pas amoureux de lui. Je n’ai jamais eu d’expérience homosexuelle et n’ai pas l’intention d’en avoir. À ma connaissance, lui non plus.

Dans l’habitacle je ne bouge pas d’un poil. Nous ne parlons pas. Quand il change de vitesse, il arrive que sa main s’emparant du levier frôle ma cuisse. Que se passerait-il s’il l’empoignait ? S’il la caressait et remontait jusqu’à ma bite ? J’essaie d’imaginer son visage piquant de barbe pressé contre le mien, sa langue épaisse dans ma bouche, son haleine de fumeur et de buveur de café. Je me rends compte que je ne suis pas en train de vivre un fantasme gay mais un fantasme pédophile, dans lequel je serais l’enfant. À cet instant, s’il tentait de m’embrasser ou de m’enculer, je me laisserais faire. J’ai le cœur battant. L’angoisse et le désir se mélangent, je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à sa bite dans mon cul ou dans ma bouche, au goût de sa peau, un goût d’adulte, par opposition à moi qui ait un goût d’enfant, pourtant je suis plus âgé que lui de quelques années. Quelque chose dans ma tête a transformé ce type en mon père et en objet de désir tout à la fois – plus exactement, ce que je fantasme, ça n’est pas mon envie de lui, mais son envie de moi – de me posséder, me dominer, me prendre de force.

Au bout de quelques heures, nous arrivons. Dès que nous sortons de la voiture, le charme qui m’avait saisi se rompt.

 

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 8

Tout au long de l’année que je passe à la fac de lettres de Montpellier, les trajets que j’effectue sont immuables. Celui qui me conduit de la gare SNCF à mon studio chaque lundi matin ; celui qui me conduit de mon studio à l’université ; celui qui me conduit de mon studio au centre-ville ; au centre-ville une minuscule arborescence se déploie et plusieurs micro-trajets sont possibles : FNAC, Gaumont, bibliothèque, etc.

C’est au cours de l’un de ces micro-trajets que je passe un jour devant une fille qui fait la manche, et puis tous les jours ou presque devant elle. Chaque fois elle est là, au même endroit exactement, vêtue d’un jogging couleur pastel (je ne me souviens plus de la couleur exacte, peut-être mauve pâle), à genoux sur un sac Eastpack, des cheveux blonds, un visage doux. Ça n’est pas encore la mode, les gens qui mendient à genoux. Elle est à l’avant-garde et ça dénote. Je ne lui adresse pas la parole. Je ne lui donne rien.

Je fantasme beaucoup sur elle. À l’époque je suis encore puceau. Je m’imagine lui écrire une lettre lui faisant part de mes problèmes existentiels et de mon envie que nous fassions l’amour. Dans mon fantasme la lettre la touche et elle vient s’installer chez moi, à l’insu de mes parents, ce qui pose des problèmes d’organisation mais nous nous en sortons ; nous sommes amoureux.

J’écris plusieurs lettres qui lui sont adressées, et aussi des poèmes. Chaque fois que je passe près d’elle, le cœur battant, le corps en sueur, j’ai la main crispée sur l’enveloppe. Mais ma main ne quitte jamais ma poche.

Un jour, la fille n’est plus là. Je continue de passer par le même endroit, espérant secrètement qu’elle réapparaisse, mais elle ne réapparaît pas.

Quelques temps plus tard, je suis moi-même clochard, à Toulouse ; je ne ferai pas la manche. Des années après, cette fille deviendra l’héroïne d’un roman porno dont le point de départ est identique au fantasme que je vivais alors. Ce roman, reprenant la thématique de Théorème de Pasolini, sera parmi tous ceux que j’ai écrits, le plus vendu.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 7

C’est une nuit un peu difficile. Plus ivre que de coutume, elle s’effondre de la chaise dans la gamelle du chien, foutant de l’eau et de la pâtée partout, tente de frapper le petit animal venant aux nouvelles et se pisse dessus ; plus tard, s’étant relevée, elle m’insulte, enfin j’imagine, en tout cas m’adresse un charabia inintelligible sur un ton agressif, et se saisit d’un couteau dans le but, possiblement, de s’en servir contre moi ; ni le couteau ni elle ne représentent le moindre danger mais je trouve que ça va bien comme ça, ma patience et mes sentiments s’épuisent en même temps : je décide de me tirer, pour de bon – c’est la rupture, et pas la peine de lui expliquer, elle se trouve au-delà de toute communication.

Tandis qu’elle se dirige vers moi au ralenti, je remplis un sac de quelques affaires (un peu récupérées au hasard), ouvre la porte, fous le camp pour de bon. C’est notre deuxième ou troisième séparation. La fois précédente, après que nous nous étions remis ensemble, elle avait brièvement planqué mes papiers d’identité, afin que je ne la quitte pas à nouveau, et m’avait avoué passer certaines nuit un marteau à la main, me regardant dormir et jouant avec l’idée de l’abattre sur ma tête – je la savais capable de ce genre de choses.

J’ai traversé la ville déserte et chaude en pleine nuit et pris une chambre d’hôtel pas chère.

Allongé dans mon lit, incapable de dormir, j’ai cherché dans mon sac de quoi lire. Le seul bouquin que j’avais pensé à emporter, c’était un exemplaire de J’ai peur, mon premier roman, sorti un ou deux ans plus tôt. Alors j’en ai lu quelques pages. Contre toute attente, les scènes de cul m’ont excité. C’est comme ça que je me suis branlé sur mon propre bouquin.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 6

Au matin, prenant le petit-déjeuner chez cette femme avec qui j’avais couché la veille pour la première fois, je me dis : c’était chouette de baiser mais elle n’a pas quand même inventé la poudre ; je pense qu’on va en rester là.
Trois mois passèrent et je la revis plusieurs fois ; je m’installais chez elle.
Encore six mois passèrent, je la quittai.
Encore trois mois, nous nous remîmes ensemble.
Finalement, nous eûmes un enfant. Je la quittai encore, me remis encore avec elle, la quittai enfin, pour de bon, voici bientôt dix ans.
Dans l’intervalle, et au début de notre dernière tentative de se remettre ensemble, un soir qu’elle rentra en voiture ivre morte, notre bébé à l’arrière, et qu’elle fut sur le point de le laisser tomber d’entre ses bras en voulant le changer, je le lui arrachai pour le remettre hurlant dans son berceau et la saisis à la gorge et la précipitai à terre, après quoi je la frappais de deux violents coups au ventre ; les jours suivants, elle souffrirait d’une sévère contusion au larynx dont elle ignorerait la cause, n’ayant aucun souvenir de la plupart des événements s’étant produit au cours de cette cuite à l’amplitude inhabituelle, même selon ses critères, et moi d’une profonde honte.
Plus tard, j’apprendrais que ce soir-là, avant de rentrer, elle avait baisé, fin bourrée, avec un collègue à elle dans les chiottes du bureau où ils travaillaient : toute l’équipe venait de fêter un départ en retraite, ou une mutation, je ne me souviens plus.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 5

Quand j’avais sept ou huit ans, mes parents se sont retrouvés au chômage et dans l’obligation de se débarrasser de la télévision – sacré sacrifice, puisqu’elle était allumée dans la salle à manger, face à la table, du réveil au coucher, au point que je me souvienne mieux de la voix de William Leymergie, le présentateur de Télé-Matin, que du goût de mes tartines.
Suite à cet événement, j’ai passé pendant quelques semaines des heures entières assis devant le couvercle argenté d’une boîte de gâteaux style « assortiment pour le thé », à faire semblant de regarder des émissions et des dessins animés – en réalité je ne faisais pas semblant : je regardais VRAIMENT la télé, et que les programmes se déroulent devant mes yeux ou uniquement à l’intérieur de mon crâne n’avait pas la moindre importance.

(illustration: Labaye)