Fragment autobiographique 1

Christophe Siébert
Illustration : Vincent Labaye

Au collège, en salle d’étude, une fille assise à côté de moi me fait du pied. Je ne sais pas comment réagir, submergé par des émotions trop fortes et trop contradictoires. Je réponds à ses avances en lui frappant les tibias. Je rougis et bredouille des insultes. Ça la fait rire. Je me souviens que l’odeur de sa transpiration (c’est presque l’été ; elle porte un débardeur gris-vert, échancré, laissant voir l’arrondi de ses seins) m’excitait.
Quelques temps plus tard, elle me donne rendez-vous un samedi après-midi, devant le collège, pour « sortir ensemble ». Mon père insiste pour m’accompagner en voiture et nous emmener au cinéma. J’ai honte. Heureusement, elle ne vient pas au rendez-vous. Nous rentrons. Je me sens triste et soulagé. Une fois retourné à la maison, j’écris SALOPE, avec les doigts, dans de la poussière recouvrant un meuble.

Variation sur Théodore Lillo, 8

Théodore Lillo, variation 8

« Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe. »

Ainsi commence la pièce que l’on jouait — je tenais le rôle de l’Aïeul, je crois que j’étais pas mauvais à ce que me disaient les spectateurs quand on se retrouvait au café à côté du théâtre. Il faisait chaud, c’était l’été 2005. Le vin rouge n’était jamais assez frais, et Polo gueulait que ça se buvait pas frais, le rouge. Moi ça me faisait marrer de voir la tête du patron du café quand je demandais des glaçons.

C’était le sud, ce que je lui disais, pas la Bourgogne — et c’était pas un Saint-Emilion non plus, le rouge de Polo. La troupe allait imploser quelques semaines plus tard, on n’en savait rien encore. Moi je savais que je couchais avec Elle, et qu’il ne fallait pas coucher avec Elle. Elle était prise, moi je papillonnais, mais dans une troupe de théâtre, c’est monnaie courante, et on en avait tellement envie. Evidemment quand il a compris que je me faisais sa Chimène, Rodrigo, le Grand Manitou comme on l’appelait quand on se foutait de lui, il a pété un câble. La communauté c’était une belle idée, mais quand tu touches aux fondateurs, c’est la crise.

La crise, la vraie.

La crise, c’est quand tu crois que c’est une connerie, puis tu mesures ton erreur d’analyse et tu comprends que tu ne peux plus revenir en arrière. Que quel que soit le succès que tu pouvais avoir en jouant le grand-père dans une pièce de Maeterlinck, quels que soient les rêves que vous vous étiez faits, avec la troupe, quel que soit l’avenir que vous envisagiez, le haut de l’affiche, quand tu comprends que l’effondrement est définitif, tu restes comme un con.

Tu halètes.

Moi j’haletais — vraiment. Elle me parlait, l’Intruse, Elle essayait de le raisonner, son Cid — je t’aime et je l’aime aussi, tu comprends ? — mais moi je pouvais plus l’écouter,  je pensais au théâtre, à ce qu’ils avaient bâti ensemble depuis presque dix ans, Rodrigo et Elle, je m’effondrais exactement pareil que le Grand Manitou, je me disais que je la toucherais certainement plus jamais, Elle, mais je m’en foutais. C’était le théâtre qui comptait, depuis Marseille, la troupe, c’était le rôle, les rôles, c’était les années ensemble qui s’envolaient en fumée comme la Tour Grenfell à Londres. J’avais été le combustible, la mèche, je ne savais pas que j’étais tellement dangereux, toxique.

Après ça…

J’ai regardé Grenfell brûler, c’est vrai — c’est un spectacle magnifique, la destruction. C’est pour ça que ça marche, Racine, la tragédie, le théâtre, tout ça. Parce que quand ça brûle, quand c’est la crise, quand c’est la vraie crise, le monde s’arrête, le temps se fige, et quand ça repart, c’est plus du tout le même.

Je suis parti à Sisteron, en stop depuis Marseille.

Je n’ai jamais su ce qu’Elle avait fait, s’ils s’étaient remis ensemble, avec le Grand Manitou, la troupe, elle, s’est disloquée comme si elle n’avait jamais existé, et les noms, et les ambitions, ont glissé ailleurs, perdus à jamais. Je suis parti, j’ai disparu moi aussi, je me suis envolé en fumée. Et probablement que si je n’avais pas rencontré V, dix ans après le désastre, on n’aurait plus jamais entendu parler de Théodore Lillo.

 

 

Portes#22

Déclamer des vers à des lions, voilà ce qui nous meut (TL)

Album cd 5 titres

Limitée à 30 exemplaires
Coffret en bois numéroté, conçu et sérigraphié à la main
Format 20 X 20 cm – CD noir + paroles

Durée totale : 42′

Silentium

Roman de Fabrice MILLON
 
« Cesser d’aboyer, désormais »
 

80 pages – 12€