Fragment autobiographique 6

Au matin, prenant le petit-déjeuner chez cette femme avec qui j’avais couché la veille pour la première fois, je me dis : c’était chouette de baiser mais elle n’a pas quand même inventé la poudre ; je pense qu’on va en rester là.
Trois mois passèrent et je la revis plusieurs fois ; je m’installais chez elle.
Encore six mois passèrent, je la quittai.
Encore trois mois, nous nous remîmes ensemble.
Finalement, nous eûmes un enfant. Je la quittai encore, me remis encore avec elle, la quittai enfin, pour de bon, voici bientôt dix ans.
Dans l’intervalle, et au début de notre dernière tentative de se remettre ensemble, un soir qu’elle rentra en voiture ivre morte, notre bébé à l’arrière, et qu’elle fut sur le point de le laisser tomber d’entre ses bras en voulant le changer, je le lui arrachai pour le remettre hurlant dans son berceau et la saisis à la gorge et la précipitai à terre, après quoi je la frappais de deux violents coups au ventre ; les jours suivants, elle souffrirait d’une sévère contusion au larynx dont elle ignorerait la cause, n’ayant aucun souvenir de la plupart des événements s’étant produit au cours de cette cuite à l’amplitude inhabituelle, même selon ses critères, et moi d’une profonde honte.
Plus tard, j’apprendrais que ce soir-là, avant de rentrer, elle avait baisé, fin bourrée, avec un collègue à elle dans les chiottes du bureau où ils travaillaient : toute l’équipe venait de fêter un départ en retraite, ou une mutation, je ne me souviens plus.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 5

Quand j’avais sept ou huit ans, mes parents se sont retrouvés au chômage et dans l’obligation de se débarrasser de la télévision – sacré sacrifice, puisqu’elle était allumée dans la salle à manger, face à la table, du réveil au coucher, au point que je me souvienne mieux de la voix de William Leymergie, le présentateur de Télé-Matin, que du goût de mes tartines.
Suite à cet événement, j’ai passé pendant quelques semaines des heures entières assis devant le couvercle argenté d’une boîte de gâteaux style « assortiment pour le thé », à faire semblant de regarder des émissions et des dessins animés – en réalité je ne faisais pas semblant : je regardais VRAIMENT la télé, et que les programmes se déroulent devant mes yeux ou uniquement à l’intérieur de mon crâne n’avait pas la moindre importance.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 4

La première fois que j’ai tenté de publier quelque chose dont j’étais l’auteur, c’était en 1992 ou 1993, à Montpellier, en première année de Lettres Modernes. J’avais terminé un recueil de nouvelles, écrites durant mon année de terminale et au cours de mon année d’université. Pour autant que je m’en souvienne, il s’agissait surtout de textes fantastiques et ampoulés, très inspirés par Lovecraft, qu’à l’époque je chérissais avec abondance.
Ne sachant pas quoi faire de mon recueil (écrit à la main !), je l’ai photocopié en dix exemplaires, agrafé, et l’ai déposé en tas devant l’entrée principale de la médiathèque, sur un présentoir encombré d’annonces de manifestations artistiques et autres prospectus culturels, puis me suis posté non loin, hors de vue. J’ai scruté chaque personne sortant de la médiathèque, pour voir si elle avait mon recueil à la main.
Évidemment, non. Un moment après, je suis allé voir s’il en manquait. La pile entière avait disparu. De toute évidence, une employée avait jeté à la poubelle ce truc qui n’avait rien à foutre là. Alors je suis rentré chez moi.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 3

Quand j’ai fugué pour de bon de chez mes parents, j’ai choisi le jour précis de mon départ en fonction du programme télé : ce soir-là devait passer Blue Velvet, de David Lynch, que je n’avais jamais vu, et je comptais prendre une chambre d’hôtel – la première de toute ma vie – pourvue d’un téléviseur. Mais, étant parti à l’aube pour ne pas éveiller les soupçons de mes parents (j’avais piqué 600 francs dans la boîte où ils rangeaient le pognon, sans me sentir le moins du monde coupable : ils boiraient moins pendant quelques jours, voilà tout), et après avoir passé la nuit à tourner en rond et écrire une longue lettre d’insultes et d’adieux, j’étais complètement épuisé en m’allongeant dans la minuscule chambre, en début de soirée, à la fin d’une longue balade dans les rues toulousaines où j’ai euphoriquement savouré ma liberté malgré la fatigue.
Je me souviens avoir allumé la télévision peu avant le début du film ; je me souviens avoir été distrait par la vue d’une femme presque nue, à travers la fenêtre d’en face ; je me souviens m’être branlé dans un lavabo très abîmé qui me renvoyait mon reflet ; et m’être endormi peu de temps après que le héros du film découvre une oreille dans le jardin de l’homme ayant fait une crise cardiaque.

(illustration: Labaye)

 

Portes#23

Épictète | Manuel

De l’art de distinguer correctement le vrai du faux (TP)