Fragment autobiographique 19

Il y avait, dans le groupe d’amis avec qui je voulais fêter le nouvel an, un type dont j’avais cru un moment être le rival amoureux. En réalité cette rivalité n’existait pas. J’étais juste jaloux, triste et froidement agressif, et avant de tout plaquer pour une autre ville je l’avais fait pendant des mois et des mois immensément chier. Mon départ l’avait sans doute soulagé.

En apprenant ma possible présence, il a fait savoir que c’était lui ou moi. Je n’ai pas été admis à passer la soirée avec eux. Je n’avais nulle part où dormir et ne pouvais pas repartir avant le lendemain matin. L’une des copines de la bande m’a conduit au Cap d’Agde, dans le bar-glacier appartenant à ses parents, pour que j’y passe la nuit. La situation mettait tout le monde sauf moi très mal à l’aise. Pour ma part, la dépression dans laquelle j’étais enfoncé me rendait à l’époque inaccessible à tout autre sentiment.

Ses parents lui ayant interdit de laisser ouvert ou de me confier les clefs, elle m’a enfermé. Je suis resté là-dedans de huit heures du soir au lendemain quatorze heures, avec pour consigne de ne pas laisser de traces de mon passage. Il y avait des banquettes sur lesquelles je pouvais dormir.

J’ai passé la nuit à me branler, à ouvrir les bacs réfrigérés et à m’empiffrer de glaces de toutes sortes, pour la plupart périmées depuis l’automne précédent. Les jours suivants, j’ai eu mal à la tête et une chiasse persistante.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 18

J’avais vingt-trois ou vingt-quatre ans. J’étais revenu habiter chez mes parents pour quelques mois, en attendant mieux. Ils n’avaient pas prévu mon retour. Je vivais provisoirement – plus tard j’occuperais leur chambre – dans une pièce de neuf mètres carrés dépourvue de fenêtre et meublée d’une armoire à glace démontée, d’un lit de camp et de quelques objets laissés à l’abandon et couverts comme le reste d’une pellicule grise et graisseuse. J’y avais ajouté, pour tenir lieu de décoration, un nœud de pendu offert par une amie, un crucifix volé dans un cimetière et un poster de Bauhaus dont j’ai oublié l’origine.

J’y ai passé la nuit du nouvel an à écouter, sur France Culture, la rediffusion intégrale, de minuit à six heures du matin, de la dramatique adaptée du Moine, de Matthew Gregory Lewis, diffusée pour la première fois en 1978 et comptant une demi-douzaine d’environ une heure chacun. J’étais allongé dans le noir complet, environné par une odeur de poussière persistante. Mon lit, entièrement métallique et aux vis branlantes, grinçait à chaque mouvement. À part ça, aucun bruit extérieur ne venait me distraire. J’étais hors du monde et heureux.

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 17

À la fin de mon adolescence j’ai décidé de tomber amoureux. J’ai choisi cette fille car elle avait rejoint notre bande de rôlistes depuis peu de temps et n’était pas très belle. Selon moi, ça devait augmenter mes chances d’être aimé en retour. Elle a accueilli mes déclarations enflammées avec flegme et sympathie. Je lui écrivais trois à quatre fois par semaine, lui racontant ma vie sans la moindre retenue. Nous nous voyions aussi souvent qu’elle le pouvait. Il ne s’est rien passé entre nous. Quand elle est sortie avec un des types de notre petit groupe, considéré comme un bellâtre frimeur et superficiel, j’en ai conçu une rancœur énorme. J’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à tenter d’humilier et rabaisser ce type. Souvent ça a porté ses fruits.

Au bout de deux ans j’ai fui cette situation insupportable en devenant clochard à trois cent kilomètres de là.

 

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 16

Au foyer de jeunes travailleurs où j’occupais une chambre, et qui n’avait de travailleur que le nom (nous étions sans emploi ni domicile, en rupture familiale, à la ramasse), il y a eu pour Noël un repas spécial, histoire de marquer le coup. Il fallait exceptionnellement payer d’avance un supplément pour couvrir les frais. Je ne pouvais pas : mon ardoise était trop étendue et je n’avais pas un sou.

Je me souviens de Driss, dix-neuf ans, sa famille vivait dans une tour HLM visible depuis le foyer et l’avait viré faute de fric pour nourrir tout le monde ; Driss a fini en prison après avoir assommé un vigile et tué un chien à coups de barre de fer dans le but de voler un camion, il voulait aller voir la mer ; je me souviens d’un autre qui était aussi mon pote, mais j’ai oublié son nom et son âge ; il voulait acheter un détecteur de métal et explorer les plages pour récupérer les bijoux paumés par les vacanciers.

Le soir de Noël, tandis qu’à vingt-et-une heure les autres réveillonnaient au réfectoire, j’ai versé dans un bol deux cuillérées à soupe de lait en poudre ; j’ai quitté ma chambre un instant pour aller remplir le bol d’eau chaude à la salle de bain commune ; de retour dans ma chambre, j’ai versé dans le liquide tiède une poignée de muesli premier prix, mes ultimes réserves ; j’ai mangé en regardant l’obscurité à travers la fenêtre. Je me suis resservi deux fois.

 

 

(illustration: Labaye)

 

La place vacante

Photographies de Vincent Labaye

 

« Ceux qu’on laisse / et ce que l’on laisse »

 

50 pages – 25€

Fragment autobiographique 15

À cette époque-là nous étions une petite bande inséparable. Tous différents, probablement incompatibles, notre unique lien était le jeu de rôle, que nous pratiquions avec une assiduité frisant l’obsession.

Il nous arrivait de jouer à l’étage supérieur d’une maison appartenant à la grand-mère de l’un d’entre nous. La partie terminée, à l’aube, nous nous couchions où nous pouvions et dormions quelques heures.

Ça faisait des années que j’étais amoureux d’une des filles de la bande. Elle sortait, depuis quelques mois, avec l’un de nous. Une nuit, après la partie de jeu de rôle, je me suis installé dans un de ces fauteuils pour vieux dont tous les éléments peuvent s’incliner ou bouger d’une manière ou d’une autre. Je n’étais pas si mal. La fille que j’aimais, et son copain, en tant que couple, ont eu le privilège de squatter le canapé. Il jouxtait mon fauteuil. Pendant toute la nuit, j’ai écouté leurs soupirs et eu le visage caressé par les cheveux de celle que j’aimais, au gré des mouvements de leurs deux corps. Ils avaient l’âge où on découvre le désir et le sexe. Moi j’avais quelques années de plus et cette période, je ne l’avais pas vécue, je la vivais ainsi, par procuration. Avec le recul, je suis incapable de dire si j’étais frustré de ne pas participer ou ravi d’être impliqué, même malgré eux.

 

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 14

Après ma seconde fugue je suis retourné, la queue entre les jambes, vivre chez mes parents. J’y suis resté une ou deux saisons, le temps de disparaître à nouveau de leur vie, cette fois pour de bon, grâce au service militaire (je serais objecteur de conscience, et la solde additionnée de la prime au logement me permettrait de louer une piaule).

Durant ces quelques mois, j’ai organisé ma vie de sorte à les côtoyer le moins possible. Le matin je me rendais en auto-stop à la gare la plus proche puis prenais un train pour Montpellier, où je vaguais sans but jusqu’au soir. La nuit, après être rentré avec le dernier TER et de nouveau en auto-stop, ou à pieds si aucune voiture n’empruntait la départementale, je dînais seul dans ma chambre d’un assemblage de nourriture pillé un peu au hasard dans le réfrigérateur. J’élaborais des sandwiches formidablement garnis. J’étais très triste. Psychologiquement, je me délabrais un peu.

Au cours de cette période, mes parents ont installé un tapis dans la pièce qui me servait de chambre. Je ne le supportais pas. Plusieurs nuits de suite, j’ai tenté de le taillader avec un cutter. Ça n’était pas très efficace et je n’ai jamais réussi à l’endommager réellement. Il m’est arrivé une fois, vers trois ou quatre heures du matin, de pisser dessus. Ça m’a fait rire.

(Deux décennies plus tard, revenant à l’occasion du décès de mon père pour la première fois dans cette maison depuis que j’en étais parti pour de bon, dormant dans mon ancienne chambre, un accès de nostalgie m’a poussé à uriner dans le pot de l’énorme plante verte qui dépérissait près de la fenêtre, tandis qu’un étage plus bas ma mère ronflait, assommée par les somnifères que le médecin lui avait prescrits pour surmonter le choc.)

(illustration: Labaye)

 

Fragment autobiographique 13

Je vivais chez des amis, dans la campagne héraultaise, et sortais d’une longue relation au cours de laquelle j’avais vécu en couple et qui m’avait laissé incapable de retomber amoureux aussi bien que de trouver un appartement par moi-même. En fait, ça ne me venait tout simplement pas à l’esprit, comme si les gens menant ce genre de vie appartenaient à un autre monde, invisible, dont je ne faisais plus partie, dont j’avais même perdu toute notion.

Je m’étais inscrit à des sites de rencontre téléphonique. Bien entendu, ces sites étaient des arnaques pures et je recevais régulièrement des messages m’invitant à prendre contact avec telle ou telle célibataire, fictive selon toute probabilité. Ces textos étaient envoyés automatiquement par une machine, ou bien rédigés par un pigiste quelconque assumant à la chaîne des douzaines de Samantha, Valérie, Chloé, etc. ; je n’ai jamais su le fonctionnement exact. Bien que conscient de ça, je répondais à peu près systématiquement, m’efforçant de jouer le jeu. De l’autre côté du réseau téléphonique, l’employé ou le robot tentait d’entretenir la conversation. Le ping-pong durait parfois un certain temps, vide.

Chaque SMS que j’envoyais leur rapportait quelques centimes. Ce simulacre de relation, sans aucune autre consistance que quelques phrases sans signification échangées d’un vide à l’autre, m’allait bien. Quand j’étais avec mes amis, en train de discuter ou de prendre l’apéro – nous buvions beaucoup – et que mon téléphone vibrait, signifiant que j’avais reçu un texto émanant d’une interlocutrice qui n’existait pas, se résumant à un prénom pioché au hasard dans une liste de prénoms sexy, j’étais heureux.

(illustration: Labaye)

 

Michel Barrière & Vincent Labaye | Galerie Graphem 11 janv – 4 fév

Après La Charité-sur-Loire, Bruxelles et Nice, la galerie Graphem (Paris, 12ème) accueillera du 11 janvier au 4 février 2018 les œuvres photographiques de Ce qui reste _ Mitä Jää :

Les Crépuscules de Michel Barrière, variation graphique et narrative à partir des paysages réalisés au Château de Villequiers

La place vacante de Vincent Labaye, dialogue émouvant entre ce qui reste et ceux qui partent (et ce qu’ils représentent).

L’exposition virtuelle sera également accessible aux visiteurs via un écran interactif.